AnalyseDealMilliardaires

Khaby Lame : Le TikTokeur Sénégalais Qui Valait 1 Milliard… Vraiment ?

En janvier 2026, le créateur le plus suivi de TikTok annonçait la vente de sa société et de ses droits d’image pour 975 millions de dollars – une transaction qui a aussitôt fait le tour du monde. Mais derrière cette annonce se cache apparemment une société cotée au Nasdaq sans véritable activité, un partenaire chinois condamné pour fraude, aucun cash à la clé et un titre boursier en chute libre de 95 %. Enquête sur un deal aussi spectaculaire que trouble.

Par Pokou Ablé


Il est des destins qui semblent taillés pour le grand écran. Celui de Serigne Khabane Lame a débuté à Dakar en 2000, au sein d’une famille modeste qui a choisi de tenter sa chance en Italie. Âgé d’un an à peine, «  Khaby » s’envole pour Chivasso, banlieue ouvrière de Turin, où il grandit entre les barres d’immeubles et les terrains de foot en béton. Mais le garçon est dyslexique et dyscalculique : ses résultats scolaires en pâtissent. À 14 ans, ses parents l’envoient alors étudier dans une madrasa à Dakar. De retour en Italie quelques années plus tard, il devient opérateur de machine dans une usine près de Turin. Mais en mars 2020, le Covid ferme les usines. Khaby est licencié. Il a 20 ans, aucun diplôme, un passeport sénégalais et aucune perspective d’avenir. Aussi, comme des millions de confinés, il saisit son téléphone et ouvre TikTok.

La suite est bien connue. En août 2021, à peine 17 mois après ses débuts, Khaby Lame franchit le cap des 100 millions d’abonnés sur TikTok, devenant le premier créateur basé en Europe et le deuxième au monde à atteindre ce seuil. Le 22 juin 2022, il ravit à Charli D’Amelio le titre de personnalité la plus suivie de la plateforme. Un titre qu’il n’a plus perdu depuis, du haut de ses 160 millions d’abonnés sur TikTok, pour environ 360 millions toutes plateformes confondues.

Sa méthode ? Le silence. Lame ne parle jamais dans ses vidéos, il regarde des tutoriels absurdes, les refait simplement, puis écarte les mains, paumes ouvertes. C’est tout… et c’est génial. Le silence, universel, n’a pas de frontière linguistique. Un Brésilien, un Japonais, un Nigérian comprennent le gag instantanément. Et le succès est tel que les marques affluent pour collaborer avec lui : Hugo Boss, Binance, Netflix, Xbox, la Juventus… Au point d’amener Forbes à le classer au rang de 10e créateur le mieux payé au monde en 2025, à 20 millions de dollars par an. « Son contenu était en avance sur son époque. Alors que TikTok était encore dominé par des gens qui dansaient face caméra, lui est arrivé avec une proposition claire et lisible, sur laquelle il a ensuite capitalisé intelligemment avec Hugo Boss », analyse le producteur audiovisuel Yacine Bouabane, habitué à collaborer avec des acteurs et influenceurs (Omar Sy, Edgar Barros, Mohamed Henni…).

« Un détail essentiel échappe à beaucoup de gros titres : aucun cash n’est versé. La transaction est intégralement réglée en actions »


Savoir Bien S’entourer

Selon Kahi Lumumba, à la tête du réseau panafricain d’agences digitales Totem Experience, « la plupart des talents qui performent le mieux ont souvent une équipe – même petite  – derrière eux ». Khaby Lame ne fait pas exception à cette règle ; et si son succès repose d’abord sur un talent rare et un concept redoutablement efficace, il s’est aussi appuyé, à plusieurs moments, sur des managers et des relais de confiance.

Le premier, Alessandro Riggio, le repère alors qu’il n’a encore qu’environ 1 000 abonnés sur Instagram. Khaby entre ensuite dans l’écosystème d’Iron Corporation, la société de gestion de talents pilotée par Riggio, dont il devient progressivement actionnaire. Mais la rupture entre les deux hommes, actée entre fin 2021 et début 2022, sera âpre.

Après cette séparation, l’influenceur reprend, un temps, la main sur son organisation, avec son frère Modou. Ce jusqu’à l’arrivée en 2024 de Nicola Paparusso, producteur et manager italien au parcours éclectique, passé notamment par la sphère politique. Lequel le pousse à penser sa trajectoire au-delà des réseaux sociaux, en l’orientant vers le cinéma – « Un influenceur peut être très haut aujourd’hui et disparaître demain. Le cinéma, lui, construit une carrière », nous confie-t-il – et vers des prises de parole plus engagées. « Je ne suis pas un manager obsédé uniquement par l’argent ou la publicité. Je voulais que Khaby porte aussi un message social, qu’il parle de justice, de discrimination, et qu’il comprenne que son succès pouvait servir à quelque chose de plus grand que lui ».

Dans cette optique, Paparusso négocie d’abord un caméo dans Bad Boys 4 avec Will Smith – le héros d’enfance de Khaby – « Collaborer avec Will Smith et Martin Lawrence, sur un film Sony, c’était un moment fort pour sa carrière ! » – avant de travailler sur un projet d’action-comédie taillé pour l’influenceur, alors désigné sous le nom de 00Khaby. Le film, qui devait être produit par Robert Simonds, ne verra finalement pas le jour.

Aujourd’hui, Paparusso n’est plus dans la boucle et la gestion semble s’être resserrée autour d’un cercle plus restreint, notamment composé de l’entourage familial de la star. C’est dans cette nouvelle configuration qu’intervient le deal annoncé en janvier 2026.

« Ce deal n’est pas une sortie au sens classique du terme. Khaby Lame n’a pas encaissé un milliard de dollars : son audience a été transformée en actif, puis branchée sur une logique beaucoup plus structurée de distribution, de licensing et de monétisation »


975 Millions De Dollars, Sur Le Papier

Le 9 janvier 2026, Rich Sparkle Holdings (ANPA), groupe hongkongais immatriculé aux îles Vierges britanniques et coté au Nasdaq, annonce l’acquisition de la société Step Distinctive Limited, dont Khaby Lame détient 49 % des parts, pour une valeur d’environ 975 millions de dollars. Le chiffre fait immédiatement le tour du monde. Les rédactions s’emballent et titrent sur le«  TikTokeur sénégalais milliardaire ». Dans les jours qui suivent, l’action s’envole, passant d’environ 23 dollars au début du mois à un pic de 180,64 dollars le 15 janvier. À son sommet, la capitalisation boursière du groupe atteint 16,3 milliards de dollars.

Mais un détail essentiel échappe à beaucoup : aucun cash n’est versé. La transaction est intégralement réglée en actions. Rich Sparkle s’engage à émettre 75 millions de nouveaux titres à 13 dollars pièce. Khaby Lame, qui détenait directement 5% de Step Distinctive et 44 % supplémentaires via Dominant Action Limited, ne touche donc pas un milliard de dollars en numéraire. Il reçoit du papier coté.

« Ce deal n’est pas une sortie au sens classique du terme. Khaby Lame n’a pas encaissé un milliard de dollars : son audience a été transformée en actif, puis branchée sur une logique beaucoup plus structurée de distribution, de licensing et de monétisation », analyse Marie Lora-Mungai, experte des industries culturelles et créatives africaines.

Le contraste frappe d’autant plus que l’acheteur n’est pas un géant de la tech ou du divertissement, mais une ancienne société hongkongaise spécialisée dans l’impression sécurisée pour les institutions financières, banques et entreprises cotées, et dont le chiffre d’affaires en 2024 était de 5,88 millions de dollars. En 2025, il atteint 6,25 millions, pour un bénéfice net de seulement 132 934 dollars. Introduite au Nasdaq en juillet 2025 à 4 dollars l’action, la société n’a levé que 5 millions de dollars lors de son IPO.

« Reste une question : comment une société introduite en bourse six mois plus tôt s’est-elle retrouvée au cœur de l’un des deals les plus spectaculaires de la creator economy ? »


Autopsie D’un Mirage

Reste une question : comment une société introduite en bourse six mois plus tôt s’est-elle retrouvée au cœur d’un des deals les plus spectaculaires de la creator economy  ? Nicola Paparusso ne cache d’ailleurs pas son scepticisme, qualifiant l’opération de « très virtuelle » et ajoutant que, selon lui, «  le meilleur deal, c’est quand les deux pieds touchent le sol. Petit, mais sûr ». Il insiste aussi sur le fait que cette opération n’est plus la sienne et qu’elle est intervenue après son départ. Compréhensible dans la mesure où, quand on examine la transaction de plus près, les signaux d’alerte semblent se multiplier.

Premier signal, le calendrier. Une partie du lock-up qui empêchait certains actionnaires historiques de Rich Sparkle de céder leurs titres arrivait à échéance le 5 janvier 2026. Quatre jours plus tard, le 9 janvier, la société annonce l’opération Khaby Lame. En quelques séances, l’action grimpe jusqu’à 180,64 dollars le 15 janvier, après s’être échangée autour de 23 dollars au début du mois. La proximité entre la fin de ces restrictions de cession et l’annonce d’un deal aussi explosif ne prouve rien à elle seule. Mais elle interroge.

Deuxième point sensible, le partenaire opérationnel mis en avant dans l’architecture du deal. Les documents liés à l’opération citent Anhui Xiaoheiyang Network Technology Company Limited, structure appelée à jouer un rôle clé dans l’exploitation commerciale de l’actif Khaby Lame. Or cette entité s’inscrit dans l’orbite de Three Sheep, groupe chinois associé à la star du livestream Zhang Qingyang, alias Crazy Little Yang Brother. En septembre 2024, Three Sheep a d’ailleurs été sanctionné à hauteur de 10 millions de dollars pour publicité mensongère.

C’est pourtant cet écosystème qui se voit confier, pour 36 mois, des droits exclusifs d’exploitation mondiale sur l’univers Khaby Lame : livestream, TikTok Shop, e-commerce transfrontalier, campagnes commerciales, licensing, et même un jumeau numérique fondé sur l’IA… avec des projections commerciales au-delà des niveaux de rendement observés, y compris chez les créateurs les plus puissants du marché. Même MrBeast, souvent présenté comme la référence en matière de monétisation, évoque des revenus annuels de l’ordre de 600 à 700 millions de dollars – soit environ 6 à 7 fois moins que les plus de 4 milliards de dollars de ventes annuelles suggérées, à terme, pour cette opération.

« En quelques séances, l’action grimpe jusqu’à 180,64 dollars le 15 janvier, après s’être échangée autour de 23 dollars au début du mois »


Effets D’Annonce

Surtout, deux mois après, les documents déposés par Rich Sparkle montrent un dernier cours de 8,69 dollars au 19 mars 2026. Autrement dit, plus de 95 % de la valeur s’est envolée presque aussi vite qu’elle était apparue.

Vue de loin, l’affaire racontait l’irrésistible ascension d’un créateur africain devenu milliardaire grâce à son génie viral. Vue de près, elle ressemble davantage à une opération d’ingénierie financière greffée sur une célébrité mondiale, avec ses effets d’annonce, ses promesses hypertrophiées et ses zones grises. « C’est quelqu’un de bien. Mais le succès est une épreuve difficile à gérer  : quand personne ne vous connaît un jour et que, le lendemain, toute la presse du monde parle de vous, votre vie bascule», s’efforce de rappeler, à juste titre, Nicola Paparusso, en pointant du doigt ce que cette popularité soudaine suppose de pression, de dépendance et de vulnérabilité.


Khaby Lame : Victime Ou Complice ?

Mais un fait demeure : Khaby Lame reste l’un des signataires et, surtout, le visage central de cette transaction. Dès lors, peut-être s’agit-il aussi de comprendre ce qu’il a accepté d’engager : pas seulement son audience, ni même son image au sens classique du terme, mais aussi sa gestuelle, son ton, son identité visuelle, sa présence culturelle et, demain peut-être, sa voix et ses comportements simulés. Autrement dit, l’exploitation continue de sa personne, déclinable sur plusieurs marchés, dans plusieurs langues et sur plusieurs supports.

Si demain son avatar promeut un produit litigieux, participe à une campagne trompeuse ou tient des propos offensants, qui répondra réellement ? La société cotée ? L’opérateur chargé de l’exploitation ? Les entités intermédiaires qui détiennent les droits ? Ou lui-même, puisque son nom, son visage et sa réputation resteront, quoi qu’il arrive, au cœur du dispositif ? Le vrai sujet se situe peut-être – au-delà de l’opacité du deal ou de sa supposée dimension spéculative  – dans ce que cette affaire révèle de la condition des créateurs à l’ère de l’IA, lorsque leur identité peut être exploitée au-delà de leur propre contrôle.

Cruelle ironie. Khaby Lame a bâti sa carrière en se moquant des solutions inutilement compliquées… et il se retrouve aujourd’hui pris dans un dispositif d’une complexité extrême. Pour la première fois, son silence ne fait rire personne.




Lire aussi :

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page