Cover Story – Alioune Badara Mbengue : La Voix Africaine de L’IA

À seulement 28 ans, le Sénégalais Alioune Badara Mbengue incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs africains décidés à redéfinir la technologie mondiale. Avec AWA, son intelligence artificielle née en Afrique et pensée pour l’Afrique, le fondateur de la start-up Andakia entend combler un vide majeur du numérique : celui des langues et des réalités locales.
Par Dounia Ben Mohamed
Comme tant d’entrepreneurs inspirés, Alioune Badara Mbengue a vu naître sa vocation dès ses premières années. Tout a commencé par un simple ordinateur posé dans le salon familial, à Dakar. L’objet, rare à l’époque, devient vite une passerelle vers un univers que le jeune Alioune ne quittera plus. Curieux, fasciné, il s’y engouffre avec l’enthousiasme de ceux qui pressentent une révélation. « L’informatique a très tôt fait figure de refuge pour moi. Je la voyais comme une seconde réalité dans laquelle je pouvais me projeter », confie-t-il aujourd’hui.
Né en 1997 dans la capitale sénégalaise, Alioune grandit dans un environnement où la technologie reste encore marginale. Mais loin d’être un simple passe-temps, l’écran se transforme pour lui en un espace de liberté, un terrain d’apprentissage et d’expérimentation. Peu à peu, il affine sa relation à l’outil, faite d’essais, d’erreurs, et surtout de découvertes. « Je suis devenu addict à la technologie », admet-il sans détour.
Le véritable déclic survient à l’adolescence, lorsqu’Alioune découvre les hackathons. Jusque-là encore méconnues au Sénégal, ces compétitions deviennent pour lui un laboratoire d’idées. Il ne s’agit plus seulement de comprendre les rouages du numérique, mais d’imaginer ce qu’il peut engendrer. Alioune ne se contente plus d’être un utilisateur : il veut être créateur. « J’ai compris que la technologie pouvait me servir à construire, à inventer », raconte-t-il.
« L’informatique a très tôt fait figure de refuge pour moi. Je la voyais comme une seconde réalité dans laquelle je pouvais me projeter »

Les Hackathons Comme Terrain d’Expérimentation
Avec son ami Mandiaye, il fait ses premiers pas dans ces concours d’innovation. L’un d’eux sera décisif : leur projet, une plateforme ludique pour initier les enfants aux bases de l’informatique, décroche le premier prix. Mais au-delà de la récompense, c’est surtout une révélation. « C’était en 2013 ou 2014, on avait 16/17 ans tous les deux, on a participé à un hackathon appelé Jeemacoder, ce qui signifie “Apprends à coder” en wolof. Nous y sommes allés sans aucune connaissance en développement, pensant trouver d’autres novices comme nous. Mais nous avons rencontré uniquement des experts… Panique totale ! Nous avons donc appris sur le tas, en commençant par comprendre le problème que nous devions résoudre, puis développé l’idée d’une application pour aider les enfants à coder. En apprenant nous-mêmes, finalement. Nous avons travaillé sur le design et le storytelling, et avons remporté ce concours. Ce moment a constitué un déclic : le principe de créer des applications, mais aussi la conviction que tout est possible quand on suit le bon schéma ».
Mais c’est un projet en particulier qui va structurer durablement la vision d’Alioune. Lors d’un hackathon consacré à la gestion des déchets, il imagine, avec Mandiaye, une poubelle capable de parler. Une poubelle qui indiquerait, en wolof, comment trier correctement ses déchets. Un concept baptisé Mbal-IT. « On s’est rendu compte qu’il n’existait aucune technologie capable de parler nos langues, et on s’est dit qu’on allait la créer », explique-t-il.
Le Choix de Rester au Sénégal et de Construire dans le Pays
Ce constat agit comme un électrochoc. À l’époque, les outils de synthèse vocale existent déjà, mais ils ignorent les langues africaines. L’intelligence artificielle (IA), alors balbutiante, ne s’est pas encore confrontée à cette diversité linguistique. « Il y avait des solutions pour le français, l’anglais… mais pas pour le wolof, le haoussa. »
Derrière cette absence, un enjeu plus profond apparaît : celui de l’inclusion numérique. Car pour Alioune, la fracture numérique ne se résume pas à l’accès à Internet ou à l’électricité. Elle réside aussi dans la langue. « On crée des solutions numériques pour des utilisateurs qui ne comprennent pas les langues dans lesquelles elles sont conçues », analyse-t-il.
L’idée d’AWA naît à ce moment-là. Mais elle restera longtemps à l’état de projet. « On n’avait ni les capacités financières ni les compétences pour le faire à l’époque. » Le projet est mis de côté, sans jamais disparaître complètement.
Pour l’heure, Alioune décide, une fois son baccalauréat en poche, de rester au Sénégal.« J’avais des opportunités pour étudier ailleurs, dit-il, mais je savais que je voulais construire ici ». Il rejoint l’Institut supérieur de management (ISM) de Dakar, une institution reconnue pour son approche entrepreneuriale. Pendant cinq ans, il explore, teste, échoue et recommence, développant une compréhension fine des dynamiques de l’innovation. Puis il enseigne le design thinking pendant trois ans, renforçant sa capacité à structurer des projets et accompagner des équipes.
Avec l’essor de l’IA, AWA revient au premier plan. L’ambition : créer une interface vocale capable de comprendre et de parler les langues africaines pour rendre les services numériques accessibles au plus grand nombre. « Il y a deux ou trois ans, on s’est remis pleinement sur le projet », raconte-t-il.
De son côté, Mandiaye raconte : « Il n’a jamais abandonné l’idée. Parce qu’Alioune a cette conviction qu’il peut changer le monde. C’est clairement une personne très intelligente, qui ne reste pas confinée dans un système. Mais ce que les gens verront moins – et qui est très fort en lui –, c’est qu’il est un artiste. Un grand artiste, extrêmement créatif, qui oriente sa créativité dans le bon sens ». Et quand sa fibre artistique rencontre la technologie, cela donne Andakia.
« Soit nous relevons le défi de développer une IA adaptée à nos langues, nos cultures et nos réalités, soit nous risquons une catastrophe sans précédent »


Une Interface Vocale Capable de Comprendre et Parler les Langues Africaines
Créée en 2024, cette structure est dédiée au développement de solutions basées sur l’IA. AWA en est le projet central, avec une ambition claire : créer une interface vocale capable de comprendre et de parler les langues africaines, afin de rendre les services numériques accessibles au plus grand nombre.
Mais comme souvent, entre l’idée et la réalisation, les obstacles sont nombreux. Le premier est celui des données. « Nos langues sont ce que l’on appelle des langues à faibles ressources », explique-t-il. Autrement dit, elles disposent de peu de corpus exploitables pour entraîner des modèles d’IA. Un handicap majeur, dans un secteur où la qualité des données conditionne la performance des systèmes. Le second obstacle est lié à l’infrastructure : développer des modèles d’IA nécessite des capacités de calcul importantes, donc coûteuses. Quant au troisième obstacle, il concerne les talents. « Les ingénieurs en machine learning ne courent pas les rues, et on se les dispute avec les grandes multinationales. »
Du Besoin Concret à la Révolution
Pendant longtemps, ces contraintes freinent le projet. Puis, progressivement, les lignes bougent. Andakia intègre plusieurs programmes d’accompagnement proposés par Microsoft, NVIDIA et Google. Ces partenariats permettent d’accéder à des ressources techniques cruciales. Parallèlement, une vidéo de présentation du concept devient virale. Elle attire l’attention de nombreux ingénieurs africains, désireux de contribuer. « On a reçu des messages de personnes qui voulaient travailler avec nous, parfois même en parallèle de leur emploi », raconte-t-il. Une dynamique collective qui permet progressivement de constituer une équipe.
Avant même son lancement grand public, AWA trouve des applications concrètes dans le secteur privé. La start-up Andakia développe des solutions pour la relation client, la transcription et l’analyse de données. Symbole de cette montée en puissance, le leader du mobile money devient son premier client. Une étape stratégique, qui permet à Andakia de générer des revenus tout en perfectionnant la technologie.
Alioune traversera avec constance cette période éprouvante, habité par sa passion et porté par sa « paix intérieure », ainsi que l’explique Cathy Diouf, son épouse. Tous deux se sont rencontrés sur les bancs de l’ISM. Alors étudiante, elle observera, chez Alioune, l’éveil d’un « profond sens des responsabilités ». Elle confie : « Quand il voit un problème, il doit le résoudre. C’est presque un jeu pour lui. Et il le fait avec beaucoup de calme et de naturel, quelle que soit la difficulté. Parce qu’il a cette paix intérieure. » Évoquant la personnalité de ce leader né, elle ajoute : « Il dit souvent : “Dieu t’a donné un talent, tu dois l’exploiter” ou “Si je l’ai fait, tu peux le faire”. Il est une source d’inspiration, toujours prêt à encourager les autres ».

Un Tournant Historique
Cependant, au-delà du projet entrepreneurial, c’est une vision plus large qui anime Alioune Badara Mbengue. Selon lui, l’IA constitue un tournant historique pour l’Afrique. « Soit nous relevons le défi de développer une IA adaptée à nos langues, nos cultures et nos réalités, soit nous risquons une catastrophe sans précédent », prévient-il. Une déclaration sans détour, presque radicale, mais qui reflète l’ampleur des enjeux. Dans un monde où l’IA redéfinit les rapports de puissance, le risque est clair : celui de rester en marge. « Soit on est de simples consommateurs, soit on devient des producteurs de technologie. »
Sa réponse passe par une approche pragmatique. Plutôt que de viser des projets démesurés, il plaide pour des solutions ancrées dans les réalités locales. « Il faut identifier des problématiques simples. Par exemple, comment un enfant peut apprendre les mathématiques dans sa langue. » Une philosophie qui rappelle celle du mobile money, né d’un besoin concret avant de devenir une révolution.
À ses yeux, l’enjeu est également politique. Aussi appelle-t-il à une prise de conscience des décideurs, tout en reconnaissant que celle-ci reste encore limitée. « Je ne pense pas qu’elle soit totalement là aujourd’hui. »
Une réflexion qu’il partage dans Prospérité symbiotique1, livre publié il y a deux ans et dans lequel il propose une lecture éclairée des interactions entre IA, économie et dynamiques sociales sur le continent africain. Alioune y met en lumière le potentiel des technologies numériques comme catalyseur d’un développement durable, pour peu qu’elles soient pensées en cohérence avec les réalités locales. Plus qu’une simple analyse, l’ouvrage esquisse une nouvelle conception de la prospérité africaine – fondée sur la synergie entre innovation technologique et ancrage socioculturel – et trace les contours d’un avenir numérique à la fois inclusif et stratégique pour l’Afrique.
Loin d’être un simple acteur du secteur, le jeune homme mène un véritable plaidoyer, auprès des décideurs publics notamment, pour le développement d’une IA inclusive et éthique en Afrique. Il défend une approche centrée sur les besoins et les réalités locales, afin de créer un impact positif durable sur les communautés du continent et propulser l’Afrique comme un acteur majeur à l’échelle mondiale.
Une Ambition Sans Frontières
En attendant, le prochain chapitre s’écrira le 23 mai, à Dakar, avec le lancement officiel d’AWA auprès du grand public. Un moment clé, pensé comme une démonstration autant que comme un signal. Car l’ambition dépasse largement les frontières sénégalaises. « Ce que nous construisons est agnostique à la langue », insiste Alioune. Une fois éprouvée localement, la technologie pourra être déployée dans d’autres pays, en Afrique et au-delà.
À 28 ans, Alioune Badara Mbengue incarne une génération d’entrepreneurs africains qui ne se contentent plus d’adapter des solutions venues d’ailleurs. Ils en conçoivent de nouvelles, à partir de leurs propres réalités. Et dans un monde où la technologie redessine les équilibres, cette capacité à produire pourrait bien devenir, pour le continent, un levier décisif.
1. Prospérité symbiotique. L’impératif de succès de la relation entre l’Afrique et l’intelligence artificielle, d’Alioune Badara Mbengue, Éditions L’Harmattan, octobre 2023.
Parcours en bref
Nom : Alioune Badara Mbengue
Date et lieu de naissance : 17/12/1997, à Dakar
Études d’ingénieur (groupe ISM, Dakar), puis MBA en Impact Entrepreneurship du programme E4Impact, codiplômé avec l'Université catholique du Sacré-Cœur de Milan
Secteurs : IA, Tech numérique
Fondateur : Andakia
Auteur : Prospérité symbiotique. L’impératif de succès de la relation entre l’Afrique et l’intelligence artificielle (L’Harmattan, 2023)
Mission : développer une IA africaine adaptée aux besoins locaux
Andakia, une start-up sénégalaise au cœur de l’IA africaine
Fondée en 2024 à Dakar par Alioune Badara Mbengue, Andakia est une start-up technologique spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA) dédiée aux langues africaines, un segment encore peu exploré mais essentiel pour l’inclusion numérique sur le continent. Avec AWA, son produit phare, Andakia propose une interface vocale intelligente capable de comprendre et de répondre directement en langues locales comme le wolof, sans passer par les grandes langues coloniales. Cette IA vocale est conçue pour être intégrée via une API ou des interfaces web et mobiles à des applications, des chatbots et des plateformes de messagerie comme WhatsApp, facilitant l’accès aux services numériques même pour les populations peu alphabétisées ou non francophones.
AWA ne se limite pas à la simple traduction : elle offre des fonctionnalités avancées de transcription audio, de synthèse vocale, de traitement du langage naturel et de reconnaissance d’images, ouvrant la voie à de nombreux cas d’usage concrets — de l’information vocale aux services administratifs, en passant par les commandes vocales pour des actions du quotidien. Ce projet s’inscrit dans une démarche d’inclusion sociale et d’autonomisation numérique, en donnant aux utilisateurs la possibilité d’interagir naturellement avec des technologies avancées dans leur langue maternelle. L’ambition d’Andakia dépasse le Sénégal : l’IA AWA est destinée à être étendue à d’autres langues africaines comme le pulaar et l’haoussa, renforçant ainsi la diversité linguistique de l’écosystème numérique africain.
L’équipe d’Andakia, qui réunit des ingénieurs, des spécialistes UX/UI, des développeurs et des experts en traitement de la langue, travaille à faire de ce projet un levier d’impact social, technologique et culturel. Par ailleurs, l’entreprise s’engage à garantir la protection et la souveraineté des données des utilisateurs à travers des solutions sécurisées conformes aux normes actuelles.
Grâce à son approche innovante et inclusive, Andakia contribue à donner à l’intelligence artificielle une identité africaine, en répondant à des besoins locaux tout en s’inscrivant dans le paysage mondial de l’IA.
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