Nuits Balnéaires : « J’aimerais que mes Récits Contribuent, même Modestement, à la Réparation de notre Histoire Collective »

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Lauréat de la 2e édition du programme Latitudes de la Fondation d’entreprise Hermès, Nuits Balnéaires déploie avec Eboro une fiction photographique qui parle d’isolement, d’exil, de mélancolie et de tradition séculaire. Présentée en 2026 à l’International Center of Photography de New York, puis à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris avant un retour annoncé à Abidjan en 2027, la série marque une étape décisive dans le parcours du photographe et poète ivoirien, sensation de la nouvelle scène visuelle africaine.

Propos recueillis par Élodie Vermeil


FORBES AFRIQUE : Vous signez Nuits Balnéaires. Comment ce nom s’est-il imposé à vous ?

NUITS BALNÉAIRES : Nuits Balnéaires vient d’un poème que j’ai écrit en 2015. J’y décrivais un personnage qui traversait des zones tumultueuses à la recherche d’une paix absolue, qu’il trouvait finalement dans la vision de « nuits balnéaires ». En le relisant plus tard, j’ai senti que cette expression résumait quelque chose de très profond en moi : une nostalgie du golfe de Guinée, la mémoire de cette région, toutes les émotions qui émanent de l’océan. C’est d’abord devenu un projet artistique pour explorer ces sensations, puis, au fil du temps, le projet a littéralement fusionné avec ma personne : mes amis ont commencé à m’appeler ainsi, et « Nuits Balnéaires » est devenu mon identité d’artiste. Ce nom donne un contexte géographique, culturel et historique à ce que j’explore dans mon travail. Il me permet d’habiter un territoire imaginaire qui dépasse ma seule biographie, tout en restant très lié à elle.


Quel a été votre Parcours avant la Photographie ?

N. B. : Je suis né et j’ai grandi à Cocody, dans une famille malinké et agni-bona. J’ai fait toute ma scolarité à Abidjan, avec une rupture importante : une année d’école au Mali à cause de la guerre en Côte d’Ivoire, qui a beaucoup marqué mon enfance. Après le bac, j’ai suivi des études de gestion commerciale puis de business management entre le Plateau et Cocody ; je résume souvent ça en disant que j’ai « fait des études de commerce ».


Comment la Photographie est-elle entrée dans votre Vie ?

N. B. : La photographie arrive au lycée. Je posais beaucoup pour des amis, car j’étais passionné de mode, et j’ai découvert tout l’univers de l’image à travers Facebook. Entre 2010 et 2012, il y avait à Abidjan une scène de jeunes photographes de lycée extrêmement inventive, presque en compétition créative permanente, et leurs histoires m’ont fasciné. Quand ma mère est revenue d’un pèlerinage à La Mecque avec un petit compact destiné aux photos de famille, je l’ai détourné : j’ai commencé à photographier mes amis, ouvert une page Facebook, et mes images ont très vite rencontré un écho. J’ai reçu mes premières commandes de magazines comme Babi Mode et Fall In Mode, puis j’ai intensifié la pratique après le bac.


Votre Travail a d’abord été très lié à la Mode. Qu’est-ce que cet Univers vous a Appris ?

N. B. : Je suis arrivé à la mode par le portrait, en testant beaucoup de choses comme tout jeune photographe. L’univers de la mode me fascinait parce qu’il exigeait une grande qualité d’exécution : créativité, précision des images, soin apporté aux finitions. Les collaborations avec des créateurs – Elie Kuame, Loza Maléombho, Kente Gentlemen, Yhebe Design, Laurence Airline, entre autres – puis avec des designers, des architectes ou des studios comme celui d’Issa Diabaté ou Maison Kaolin, ont énormément nourri mon imaginaire. Elles m’ont donné le goût d’une image rigoureuse, scénographiée, mais j’ai progressivement ressenti le besoin d’aller au-delà de la commande commerciale pour raconter des histoires qui auraient davantage de sens pour moi.


Quel a été le Rôle de Grand-Bassam dans cette Bascule ?

N. B. : Je travaillais déjà beaucoup à Grand-Bassam quand j’ai eu l’occasion de m’y installer en 2019. Peu après mon arrivée, de fortes inondations ont frappé la ville : tous mes voisins d’immeuble ont déménagé, mais je venais de quitter la maison familiale et je ne me voyais pas revenir en arrière ni abandonner cette communauté en plein chaos. J’ai commencé à documenter ce qui se passait autour de moi, dans une veine plus documentaire. Une amie artiste, Ngadi Smart, m’a encouragé à postuler au programme de fellowship de la World Press Photo Foundation pour l’Afrique de l’Ouest avec cette première série, Si nos larmes n’étaient déjà toutes pleurées, et j’ai été sélectionné. Cette expérience, ajoutée à la résilience incroyable des habitants, m’a conduit à interroger les valeurs partagées qui permettent à une communauté – et plus largement à un pays comme la Côte d’Ivoire – de traverser crises politiques et catastrophes. En travaillant sur l’histoire de Bassam, j’ai découvert les alliances entre familles fondatrices n’zima, la structure sociale de la ville, et ces recherches sont devenues une boussole pour mes récits, que je relie toujours à des questions plus existentielles.


Comment se Déploie Aujourd’hui votre Pratique entre Image, Son, Objets et Direction Artistique ?

N. B. : Je travaille principalement avec la photographie et le film, mais aussi avec la direction artistique. Je conçois les costumes, les accessoires, les sets, et parfois des objets de design, pour mes projets ou pour mon usage personnel, en collaboration avec des équipes d’artisans. Le son est une dimension essentielle : je co-compose les bandes originales avec différents musiciens et j’ai souvent une idée très claire de l’univers sonore recherché. Même si je ne suis plus musicien à proprement parler, la musique reste mon médium « par défaut » et informe en profondeur mes images.


Comment Décririez-vous vos Photographies à Quelqu’un qui ne peut pas Voir ?

N. B. : Ce sont des images ancrées dans un langage très graphique, nourri par des formes fortes, des couleurs aux nuances très intentionnelles et une grande richesse de textures. J’essaie de faire dialoguer formes, textures et couleurs dans un jeu très précis entre ombre et lumière.


Qu’est-ce qui fait, pour vous, la Singularité de la Photographie par Rapport aux Autres Médiums ?

N. B. : Pour moi, la photographie est souvent un point de départ : une image fixe permet d’imaginer une multitude de trajectoires possibles pour l’histoire qu’elle contient. C’est cette capacité de l’image à ouvrir un univers entier, à susciter des interprétations différentes, qui me touche le plus. Je suis arrivé à la photographie un peu par hasard ; enfant, j’étais peut-être davantage destiné à l’architecture ou à la musique, mais le son et l’architecture ont toujours continué à informer ma pratique de l’image.


Vous dites que la Recherche est une Étape Primordiale dans votre Travail. Comment procédez-vous ?

N. B. : La recherche est toujours la première étape, et pour moi la plus importante : la prise de vue vient clore un processus plutôt que le définir. Je déambule dans les librairies, j’achète des livres, je lis, je regarde des films, j’écoute de la musique, je multiplie les rencontres et les conversations. Pour Eboro, par exemple, j’ai étudié la construction des cartes de tarot, la psychogénéalogie, y compris des lieux de vie, afin de comprendre comment des traumatismes vécus par des ascendants peuvent informer nos expériences contemporaines.


Quelle Place occupe la Spiritualité dans ce Processus ?

N. B. : Je viens d’une éducation musulmane et la prière est au cœur de ma pratique : quel que soit le lieu, je commence toujours par une prière, en demandant la bénédiction et l’approbation d’Allah. Je passe aussi beaucoup de temps sur la côte, à Grand-Bassam ou à Grand-Popo au Bénin, qui sont pour moi des espaces de régénération spirituelle et mentale, avant de me lancer dans des projets importants.


La Mer est Omniprésente dans vos Images. Comment définissez-vous votre Lien à l’Océan et au Golfe de Guinée ?

N. B. : J’ai une frustration profonde vis-à-vis des frontières héritées de la Conférence de Berlin, qui ont découpé artificiellement des espaces où les cultures restent pourtant très liées — entre Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Burkina Faso… Mon œuvre tend à effacer ces frontières en inscrivant les histoires dans le paysage du golfe de Guinée, un territoire liquide qui relie les géographies plutôt qu’il ne les sépare. L’océan, qu’on ne peut contenir dans des limites, devient un espace de libération et de réappropriation symbolique. Travailler à partir de Grand-Bassam – première capitale coloniale de la Côte d’Ivoire – a aussi une dimension politique : les côtes ont été des points névralgiques de domination, de colonisation, de signatures de traités, et mes images cherchent à reprendre le contrôle du récit à partir de ces mêmes lieux.


Le Corps, dans vos Images et vos Films, Apparaît Charnel, parfois Rituel, Chorégraphié. Quelle Place occupe-t-il dans votre Travail ?

N. B. : Je tente de sacraliser les éléments que j’intègre dans mes images – corps, eau, végétation, lumière, ombres –, de les élever dans une sorte de panthéon intérieur. Le monde réel me semble souvent chaotique, et mes compositions cherchent à créer un « nouvel ordre » où ces éléments trouvent une forme de transcendance.


On parle souvent d’« Espace-Temps Parallèle » pour Décrire votre Univers. Comment le Formuleriez-vous ?

N. B. : C’est pour moi un espace imaginaire dans lequel mon univers artistique existe, un territoire de géographie culturelle autant que mentale. Il est fait de références multiples qui convergent pour créer une identité composite, évoluant dans un temps suspendu entre nuits, couchers de soleil, heures chaudes, moments d’intensité difficiles à nommer, mais très présents.


D’où vient la Nostalgie qui Traverse vos Images ?

N. B. : Elle vient en partie de mon enfance : les voyages vers Bassam avec mon père, les paysages du littoral ivoirien, les après-midi dorés, les palmiers, la salsa, la musique cubaine et le highlife en fond sonore. Ces atmosphères ont façonné une nostalgie active que je continue de rechercher dans l’esthétique que je construis. Il y a aussi la « mémoire » du golfe de Guinée : j’ai l’impression que cette mer hurle une histoire lointaine que j’essaie d’examiner et d’illustrer dans mon œuvre.


Que Représente Grand-Bassam pour vous Aujourd’hui ?

N. B. : Bassam m’a appris à ralentir. J’ai toujours eu un rapport très lent au temps et aux émotions, mais vivre là-bas m’a permis d’assumer cette lenteur dans ma création. La manière dont on y rencontre les gens n’est pas celle d’Abidjan : on prend le temps, ce qui favorise des liens plus profonds et plus sincères, et cela a transformé mon rapport à l’autre. Je vois Bassam comme un film qui se déroule sans cesse, un tableau vivant aux scènes parfois improbables, au croisement de la jeunesse créative et d’une grande variété de paysages — dunes, forêts, mangroves, lagune, mer.


Vous dites que la Poésie est votre « Mode de Vie ». Comment s’articulent Mots et Images dans votre Pratique ?

N. B. : La poésie, pour moi, est d’abord une manière de regarder le monde, qui peut prendre forme dans l’écriture comme dans l’image. La beauté des mots nourrit profondément mon imaginaire et certains poèmes deviennent la matrice de films ou de séries, comme Rumba ou le texte à l’origine de Nuits Balnéaires. Dans plusieurs projets, les images tentent de donner une forme tangible à ce que les poèmes énoncent.


Si vous deviez Choisir un Seul mot comme Fil Invisible reliant toutes vos Séries, lequel serait-ce ?

N. B. : Je dirais : « Dieu ».


Quels Artistes Composent votre Panthéon Personnel ?

N. B. : Sur le continent, je citerais Djibril Diop Mambety, Timité Bassori, Joana Choumali – qui a été une véritable mentore pour moi –, Samuel Fosso, Paul Kodjo… Parmi les artistes internationaux, je me sens très proche du travail du sculpteur Donald Judd, de Brancusi, et de la peintre Georgia O’Keeffe, dont une rétrospective à la Fondation Beyeler, à Bâle, a été l’une des expériences les plus spirituelles de ma vie. Et puis, il y a bien sûr Noël X. Ebony, mon oncle, poète ivoirien, dont l’œuvre a profondément influencé ma vision du monde et mon travail artistique.


Quelles Qualités Recherchez-vous dans une Œuvre ou chez un Artiste ?

N. B. : Je parlerais de transcendance. Mon travail lui-même est habité par cette quête : une tentative de communiquer avec le divin d’une certaine façon. Les œuvres qui me touchent le plus sont celles qui créent un pont entre le divin et la condition humaine, sans forcément parler de Dieu de manière directe, mais en poussant un savoir-faire artistique à une dimension quasi divine.


Eboro occupe Aujourd’hui une Place Centrale dans votre Parcours. Quelle en est la Genèse ?

N. B. : Eboro prolonge des recherches sur le transgénérationnel, la psychogénéalogie et la manière dont les traumatismes des ascendants peuvent informer nos destinées. Lorsque j’ai été sélectionné pour le programme Latitude de la Fondation d’entreprise Hermès, j’avais déjà soumis un projet qui explorait ces questions. Au départ, je pensais à une réflexion plus large, mais plus j’avançais, plus la figure de mon oncle Noël X. Ebony s’imposait comme le meilleur prisme pour incarner ces enjeux : c’est quelqu’un que je n’ai jamais rencontré physiquement, mais dont l’œuvre et la vision ont eu un impact considérable sur ma vie.


Le Projet se Déploie entre Côte d’Ivoire et Sénégal. Pourquoi ces deux Territoires ?

N. B. : Eboro s’ancre entre la Côte d’Ivoire, comme espace d’origine, et le Sénégal, comme territoire d’exil et de déracinement où mon oncle a fini ses jours. Le golfe de Guinée sert de toile de fond, comme une mer qui relie ces espaces plus qu’elle ne les sépare.


Que Signifie « eboro » et quels Symboles Traversent l’Œuvre ?

N. B. : Dans les conceptions agni-bona, Eboro désigne le passage, l’espace de la préexistence et l’au-delà : le lieu où l’âme existe avant l’expérience terrestre et où elle retourne ensuite rendre compte aux ancêtres. L’ouvrage a la forme d’une fable nourrie de symboles : le caméléon, figure de guide et d’adaptabilité ; le serpent, à la fois écho à la Genèse judéo-chrétienne et animal protecteur dans plusieurs traditions africaines ; les œufs qui figurent « Adama et Hawa », annulant la question du genre pour revenir à l’essence de l’âme. On y retrouve des adinkra comme le Gye Nyame, symbole de la divinité suprême, des codes couleurs funéraires akan – noir et rouge –, l’or reliant les mondes visible et invisible, des nuances de bleu et de vert turquoise liées à un espace primordial d’harmonie, ainsi que des figures universelles comme le baobab. La mise en scène joue aussi avec des références contemporaines, par exemple l’idée du rideau et d’espaces mystérieux, presque lynchiens.


Qui est le « Poète-Pêcheur » qui Traverse Eboro ?

N. B. : Le poète-pêcheur est un personnage composite : il a sa propre existence, mais je lui emprunte certains codes de mon oncle, qui aimait fusionner des identités dans ses textes. Son histoire commence sur la côte, près du phare des Mamelles à Dakar, là où la vie de Noël X. Ebony s’est achevée, comme une forme de renaissance sur ce même rocher. Le pêcheur, figure de quête et d’introspection, navigue entre terre et mer, entre deux mondes, métaphore du passage entre visible et invisible ; le poète fait écho à mon oncle, tandis que le pêcheur peut être lu comme une projection de moi-même.


Eboro est-il pour vous un Geste de Réparation ? Que Souhaitez-vous qu’il laisse comme Trace ?

N. B. : Je crois que nous sommes une extension de nos ascendances et que nous avons parfois la mission de prolonger ou d’achever ce qui a été entamé avant nous. Dans ma relation à Noël X. Ebony, j’ai toujours ressenti une responsabilité de révéler certains aspects de sa vie et de son œuvre, brutalement interrompues. Eboro montre comment les ascendances conditionnent nos destinées, et invite chacun à regarder dans sa propre généalogie pour identifier les blessures familiales ou collectives et tenter de les réparer. Aujourd’hui, quarante ans après sa mort, une exposition inspirée de l’œuvre de mon oncle s’ouvre sur plusieurs continents : c’est une manière très tangible de démontrer que si l’on peut museler des êtres humains, on ne peut pas museler les idées qu’ils portent.


Eboro Existe Désormais en Livre et en Installation Filmique. Comment Vivez-vous ce Passage à l’Espace d’Exposition ?

N. B. : L’installation présentée à New York prend la forme d’un film de cinq minutes projeté sur un écran sculptural qui évoque un livre ouvert ; une version de dix minutes sera montrée à Paris avant de circuler en festivals, puis l’exposition reviendra à Abidjan. Ce déploiement permet à l’œuvre de se réinventer, de dialoguer différemment avec l’espace et avec les publics.


Sur quoi Travaillez-Vous en ce Moment ?

N. B. : Je prépare une nouvelle série autour du fleuve Tanoé, frontière naturelle entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui relie deux territoires au cœur de mon histoire familiale et des traditions akan. Ce projet croise enjeux spirituels, politiques et écologiques, notamment la question des barrages et de la destruction progressive de cet écosystème. Pour l’instant, je suis encore dans une phase de lectures et de recherches.


Et à Plus Long Terme ?

N. B. : À long terme, je souhaite continuer à déployer ces histoires pour donner forme à un univers intérieur vaste, stratifié, et poursuivre mon propre cheminement de compréhension de qui je suis. J’aimerais que ces récits contribuent, même modestement, à la réparation de notre histoire collective.

Le site de Nuits Balnéaires : https://www.nuitsbalneaires.com/
Sur Instagram : https://www.instagram.com/nuits_balneaires/
Fondation d’entreprise Hermès : https://www.fondationdentreprisehermes.org/fr/projet/latitudes-nuits-balneaires-deuxieme-laureat
Inernational Center of Photography : https://www.icp.org/exhibitions/latitudes




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